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Je suis pop, tu es pop, Belge est pop, pop, pop pop1

26 November 2023

 
 
Bien avant l’avènement du PopArt, les artistes en Belgique se sont intéressés à la culture populaire et l’ont intégrée pour l’élever au rang d’œuvre d’art. De Breughel à Stromae, en passant par Jordaens, Teniers, Rops, Ensor, Simenon, Hergé, Brel ou Akerman en Belgique les grands artistes tirent leur source d’inspiration principale du quotidien, un PopArt avant la lettre. C’est dans la rue et dans le peuple qu’ils trouvent leurs protagonistes et qu’ils transforment en art majeur des sujets sans intérêt apparent, dans une qualité égale à ceux et celles qui s’inspirent de pensées philosophiques ou autres sources nobles. 

Le quotidien, le rire et la mort sont les ingrédients premiers de la majorité des créatrices et créateurs en Belgique, des sujets dont on se sert pour raconter une histoire ou pour en illustrer une. La contemplation n’est pas de ce plat pays. Ici on s’arme plutôt de bon sens et d’humour.  L’abstraction est concrète et le concret transcende la réalité. Le constructivisme d’une Marthe Donas, d’un Jo Delahaut ou l’abstraction d’une Marthe Wéry est solide, une intimité décomplexée qui s’affiche et se partage sans détours. 

C’est ce que l’on retrouve chez les surréalistes belges. 

Aujourd’hui, à l’aube du centenaire de la publication du « Manifeste du Surréalisme » d’André Breton, la Belgique est reconnue comme le pays par excellence de ce mouvement, parce que ses artistes ont laissé des œuvres appréciables par tous, quelle que soit le niveau de connaissance de la personne qui l’aborde. A tord ou à raison, on a toujours l’impression de comprendre l’œuvre d’un surréaliste belge, il y a toujours quelque chose de familier dans son texte, dans son image, dans sa musique. L’artiste surréaliste belge regarde autour de soi et détourne les objets de son entourage pour les introduire dans son monde poétique, amenant chacun à passer de l’autre côté du miroir. Que de plus actuel que la mise en valeur du quotidien ? 

Sans prétendre aborder le sujet de manière exhaustive, nous voudrions ici évoquer quelques exemples marquants de cette caractéristique si particulière. 

Lorsque Irène Hamoir, surréaliste de la toute première heure, écrit quotidiennement dans le journal Le Soir, elle décrit par petites touches la vie de tout les jours, une Breughel de la parole, pour toujours terminer avec une fausse note.[2]Car ce qui semble innocent ne l’est pas toujours… 

Très jeune, André Souris fut d’abord attiré par Debussy et dès 1919, lorsque Jean Cocteau vint présenter les « musiques nouvelles » à Bruxelles[3], il s’ouvrit aux compositeurs et compositrices d’avant-garde. Pourtant, c’est dans la musique populaire, folklorique, médiévale et dans les hymnes les plus connus du passé qu’il trouve ses sources principales d’inspiration. La base même de Quelques aires de Clarisse Juranville, d’après les poèmes de Paul Nougé, n’est autre que le livre de grammaire écrit par une femme modeste, bien qu’importante dans son domaine[4].

En 1966, André Souris caractérise ainsi la démarche des surréalistes bruxellois (…): « Prendre des lieux communs, non pour aller dans le fantastique, dans le rêve ou dans l’inconscient, mais pour tâcher de donner une affection nouvelle et poétique à des objets tout faits, des objets qui existent. »[5]
Quant à Paul Nougé, il parle d’un langage si accessible que cent ans plus tard ses écrits nous semble contemporains et oh combien vrais et importants. 


 
Poussez la porte le soleil est à l’intérieur



L’intérieur de votre tête n’est pas cette masse grise et blanche que l’on vous a dite c’est un paysage de sources et de branches une maison de feu mieux encore la ville miraculeuse qu’il vous plaira d’inventer


 
Cet éminence grise du mouvement, chimiste-laborantin de jour et qui a voulu se faire oublier, prône la poésie du quotidien car, comme ses camarades de « Correspondances », il ne pensait pas que l’inconscient constituait la première source de l’imagination poétique[6], au contraire, sa révolution et sa poésie il la crée et la vit dans la banalité et son détournement.
 
C’est également la démarche de René Magritte, le « Pré-Pop »[7], qui choisit délibérément le quotidien comme sujet de son art, car il s’intéresse à l’ordinaire et nous renvoie dans sa vision de ce qui l’entoure ; pourquoi aller chercher plus loin ? 


Jeanne Graverol, Les vases communicants, 1972
 
Lorsque Jane Graverol peint une rangée de choux dans laquelle elle introduit en toute simplicité une rose de même taille, elle déstabilise le spectateur par le seul fait d’une comparaison improbable. Nul besoin de psychanalyse ou d’automatisme pour voir différemment, il suffit d’observer le quotidien et de le recomposer. « Le plus étrange pourrait être défini, en ce cas : sous des aspects simples introduire le plus complexe (…) »[8] et ainsi qu’elle le dit elle-même à José Vovelle « Sachons nous satisfaire de la petite histoire »[9]

Si Jane Graverol introduit les objets de la petite histoire dans un monde onirique, Marcel Mariën les transpose dans son univers cru d’humour politico-social ou érotique.
 


Marcel Mariën, Les murailles de la passion, 1974
 
 
Pour plus de précision, voilà ce que j’ai voulu faire : montrer le plus simplement possible un objet réel, en quelques sortes « individualisé » dans le même objet abstrait et qui en serait comme le moule.[10]

Faire du beurre français avec du lait belge 

Il n’y a pas de mensonge puisqu’il n’y a pas de vérité [11]

 
 

Marcel Mariën, La vicieuse, 1966
 
 
sont des aphorismes d’une simplicité déconcertante. 

Comme pour les autres, une simplicité imagée et poétique qui alimente la fantaisie de chacun et oblige à s’aventurer sur un terrain glissant[12]. Une simplicité, aussi, toute relative, qui n’a pas besoin d’afficher ses connaissances et comparable à la démarche d’un Matisse, dont les œuvres étaient le résultat du dépouillement à outrance d’un dessin fouillé. 

Est-ce la lumière tamisée du Nord qui pousse notre regard vers l’intérieur, vers les détails de la vie quotidienne ou est-ce le matérialisme d’un pays où l’abondance et l’absurde sont la norme ? L’analyse ou la psychanalyse du peuple belge n’étant pas de mon ressort, je laisserai cette question ouverte à ceux qui osent s’y aventurer. 

Le but de cet article n’est pas de présenter une étude approfondie, mais plutôt d’ouvrir une réflexion autour d’un des caractères spécifiques du mouvement, afin de stimuler des échanges d’idées – de préférence polémiques - sur l’activité surréaliste en Belgique.
 
N’hésitez pas à réagir en envoyant vos commentaires à info@fondation-marcel-marien.be.

Hélène de Zàgon
 

[1] En référence à la chanson Dieu est-il pop ? chantée par Ariane, accompagnée par les Hippocampes
de l’émission Métamorphoses de Jean Antoine, 1964, RTB  https://www.sonuma.be/archive/metamorphoses-du-17111964
[2] a chaque relecture de Croquis de Rue, (Plain Chant , 1992) je découvre de nouvelles perles subtilement déstabilisantes.
[3] Conférence de Jean Cocteau à L’institut des Hautes Etudes à Bruxelles ; cf Robert Wangermée, André Souris avant Correspondances
[4] Dans cette période cruciale pour le développement de l’enseignement en France, du Second Empire à la IIIe République, Clarisse Juranville fait partie des novateurs qui ont fait évoluer la façon de « faire la classe ». cf https://www.tourismeloiret.com/
[5] Entretien sur le surréalisme (Dir Ferdinand Alquié) Paris 1968
[6] Pierre Taminiaux, Paul Nougé ou le langage surréaliste du hasard, in Paris, 12 Mai 2018, Halle Saint-Pierre Journée d’étude « Les Langages du surréalisme »
[7] Idem, dans le film de Jean Antoine, Magritte est choisi comme le référent « Pré-Pop »
[8] In René de Solier, Jane Graverol, Bruxelles, 1974
[9] Idem, p. 128
[10] In Le passé antérieur, Marcel Mariën à Paul Nougé, Les lèvres nues, Bruxelles, 1989
[11] Les deux Aphorismes sont de Marcel Mariën
[12] En langage d’aujourd’hui on dirait qu’il oblige à sortir de sa zone de confort